Si un membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance

« Si un membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance » 
(1 Co 12, 26)

par Monseigneur Raymond Centène, Evêque de Vannes

Ce n’est pas sans émotion que je prends la parole à la fin de ce colloque, car pour préparer cette intervention j’ai dû me replonger, sinon dans les notes, du moins dans les réminiscences d’un enseignement reçu à l’Université Pontificale Grégorienne en 1992/93. Le sujet de ce cours était : « La spiritualité des Pères de l’Eglise ».

Un chapitre était consacré à la spiritualité du martyre.

Un chapitre était consacré à la spiritualité du martyre. Le professeur était un franciscain italien, le Père Luigi Padovese.

Vous connaissez la suite, après quelques années d’enseignement, le Père Padovese était nommé Vicaire apostolique d’Anatolie, en Turquie, en 2004. Devenu président de la Conférence épiscopale de Turquie, il devait mourir assassiné par son chauffeur le 3 juin 2010, signant ainsi, par son sang, l’enseignement qu’il nous avait dispensé. Plusieurs m’ont demandé : « Pourquoi vouloir médiatiser la cause des chrétiens persécutés ? Ne craignez-vous pas d’envenimer la situation en vous rendant complice d’un sentiment d’islamophobie latent ? Ne devons-nous pas nous montrer, sans exclusive, solidaire de toute personne qui souffre ? Pourquoi pointer du doigt la seule souffrance des chrétiens ? En quoi cela nous concerne-t-il ? »

La seule constatation du fait que les chrétiens constituent aujourd’hui la minorité religieuse la plus persécutée devrait suffire à justifier cet intérêt et cette prise de position. D’après les statistiques données par l’AED, sur deux milliards de chrétiens, deux cents millions ne peuvent pas librement pratiquer leur culte, soit un sur dix. Selon le sociologue italien Massimo Introvigne, lors de son intervention à la conférence sur le dialogue interreligieux, organisée en juin dernier par le ministère de l’administration publique et de la justice de Hongrie et le Conseil de l’Union européenne, 105.000 chrétiens sont tués chaque année dans le monde au seul motif de la foi qu’ils professent. Soit un toute les cinq minutes. Et il poursuit : « Si ces chiffres ne sont pas hurlés au monde, si ce massacre n’est pas arrêté, si l’on ne reconnaît pas que la persécution des chrétiens est la première urgence mondiale en matière de violence et de discrimination religieuse, alors le dialogue interreligieux ne produira que de belles conférences mais aucun résultat concret ».

Mais il y a plus important que les chiffres: en tant que chrétiens, par le baptême, nous sommes les uns et les autres, les membres de l’unique Corps du Christ. Ce n’est pas du sentimentalisme, ce n’est pas seulement de l’humanisme. Ce n’est pas une solidarité communautariste ou une allégorie corporatiste, c’est une réalité de foi : « quand un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui » parce qu’ils font véritablement partie du même corps. A travers la mise à mort parfois systématique, raisonnée et planifiée des chrétiens, c’est le Christ qui continue à être mis à mort pour le salut du monde. « Le Christ est en agonie jusqu’à la fin du monde», écrivait Pascal. La liturgie de l’Eglise ne dit pas autre chose lorsqu’elle chante : « Dans vos martyrs c’est vous qu’on tue, c’est vous qu’on glorifie car votre Eglise en eux salue la force de l’Esprit ».

Vu de l’Occident, quand on évoque l’histoire de l’Eglise, on détermine une période comme étant « l’époque des grandes persécutions ». Cette période s’achève avec la conversion de l’empereur Constantin et la promulgation de l’édit de Milan en avril 313. Et l’on a l’impression qu’il s’agit là d’une époque révolue, d’une époque fondatrice, qui n’avait pas d’autre but que d’établir fermement l’Eglise dans l’Histoire, de fonder la civilisation chrétienne sur une poignée ou plutôt une multitude de héros. Nous savons aujourd’hui que les persécutions contre l’Eglise n’ont jamais disparu, le XXe siècle a donné à lui seul plus de martyrs à l’Eglise que les dix-neuf siècles qui l’ont précédé réunis et l’actualité nous montre que le XXIe siècle ne sera pas en reste. Nous comprenons que le sang des martyrs n’avait pas pour but de fonder la société chrétienne mais de participer à la fondation de la Cité de Dieu, la Jérusalem céleste. La liturgie de l’Eglise ne dit pas autre chose lorsqu’elle chante : « Leur sang se mêle au sang sauveur qui lave nos péchés, ils sont l’amour du même coeur qui nous a tant aimé ».

Pourquoi cette pérennité du martyre dans l’Eglise ? Parce que le Christ est en agonie jusqu’à la fin du monde et qu’il continue à souffrir dans son corps qui est l’Eglise. « Ce qu’il reste à souffrir des épreuves du Christ, je l’accomplis dans ma propre chair, pour son corps qui est l’Église» (Col 1, 24). Pourquoi nous intéresser au sort des chrétiens persécutés ? Parce que « quand un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui ». Pourquoi cette pérennité du martyre dans l’Eglise ? Parce que le témoignage accompagne sa naissance, son développement et son existence. «Le sang des martyrs est une semence de chrétiens » (Tertullien).

Nous associons spontanément, et non sans raison, le mot martyr aux mots persécution, sacrifice, victime. Or, le sens initial, l’étymologie, est différente. En grec, le martyre, µa?t?´????, est un témoignage et le martyr, μάρτυς, un témoin. De telle sorte que, si nous ne sommes pas tous appelés à être des victimes, il n’en demeure pas moins que tous nous devons être des témoins, et donc par conséquent, en quelque sorte, des martyrs.

Le Nouveau Testament nous montre que la religion du Christ s’est établie sur le témoignage de ceux qui l’ont connu. Jésus-Christ l’a voulu ainsi et a déclaré à ses apôtres et à ses disciples qu’il les établissait comme ses témoins, ses martyrs. « Et vous aussi, vous rendrez témoignage, vous qui êtes avec moi depuis le commencement » (Jn 15, 27). « C’est bien ce qui était annoncé par l’Écriture : les souffrances du Messie, sa résurrection d’entre les morts le troisième jour, et la conversion proclamée en son nom pour le pardon des péchés à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. C’est vous qui en êtes les témoins » (Lc 24, 46-48). « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie et jusqu’aux extrémités de la Terre » (Ac 1,8). Jésus ne leur a pas caché que le témoignage ainsi demandé ne serait pas seulement le témoignage de la parole mais aussi celui de la souffrance et du don de leur propre vie. « Les hommes vous livreront aux tribunaux et vous flagelleront dans leurs synagogues. Vous serez traînés devant des gouverneurs et des rois à cause de moi : il y aura là un témoignage pour eux et pour les païens » (Mt 10, 17-18). « On portera la main sur vous et l’on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues, on vous jettera en prison, on vous fera comparaître devant des rois et des gouverneurs, à cause de mon Nom. Ce sera pour vous l’occasion de rendre témoignage. Mettez-vous dans la tête que vous n’avez pas à vous soucier de votre défense. Moi-même, je vous inspirerai un langage et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront opposer ni résistance ni contradiction. Vous serez livrés même par vos parents, vos frères, votre famille et vos amis, et ils feront mettre à mort certains d’entre vous. Vous serez détestés de tous, à cause de mon Nom» (Lc 21, 12-17). « Le frère livrera son frère à la mort, et le père, son enfant ; les enfants se dresseront contre leurs parents et les feront mettre à mort. Vous serez détestés de tous à cause de mon nom» (Mt 10, 21-22).
Saint Jean rapporte les mêmes prédictions de souffrance et de haine.

La persécution est annoncée de la part des chefs du peuple Juif (assemblées, synagogues), de la part des politiques (rois, gouverneurs), de la part des familles (parents, frères, enfants, amis). Le témoignage doit être rendu devant les Juifs et devant les nations, haines populaires et trahisons domestiques en forment le cortège.
Ce témoignage brillera par la sagesse des réponses et par leur fermeté inspirée d’en-haut. Le Christ lui-même a tracé le tableau de ce qui attend ses témoins. Dès le lendemain de l’Ascension, les apôtres commencent à lui rendre témoignage devant le peuple, devant les magistrats, devant tous ceux, amis ou ennemis, qui les interrogent : « Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins » (Ac 2, 32). « Quant à nous, il nous est impossible de ne pas dire ce que nous avons vu et entendu » (Ac 4, 20). Nous sommes les témoins de ces merveilles. « Et nous, nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans le pays des Juifs et à Jérusalem. Ils l’ont fait mourir en le pendant au bois du supplice. Et voici que Dieu l’a ressuscité le troisième jour. Il lui a donné de se montrer, non pas à tout le peuple, mais seulement aux témoins que Dieu avait choisis d’avance, à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts. Il nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que Dieu l’a choisi comme Juge des vivants et des morts.» (Ac 10, 39-42).

Les écrits des Apôtres correspondent à leurs paroles : Pierre écrit dans sa première épître : « Je fais partie des Anciens, je suis témoin de la passion du Christ » (1P 5, 1). Saint Jean commence sa première épître par ces mots : « Ce qui était depuis le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons contemplé de nos yeux, ce que nous avons vu et que nos mains ont touché, c’est le Verbe, la Parole de la vie. Oui, la vie s’est manifestée, nous l’avons contemplée, et nous portons témoignage : nous vous annonçons cette vie éternelle qui était auprès du Père et qui s’est manifestée à nous» (1Jn 1, 1-2). Paul fait référence à l’expérience des apôtres lorsqu’il dit aux Juifs d’Antioche : « Il est apparu pendant plusieurs jours à ceux qui étaient montés avec lui de Galilée à Jérusalem, et qui sont maintenant ses témoins devant le peuple» (Ac 13, 31).

Dès le début, la prédiction de Jésus s’accomplit et le témoignage de la parole est confirmé et scellé par le témoignage du sang : Etienne est lapidé, Jacques, frère de Jean est décapité, Pierre plusieurs fois emprisonné, battu de verges avant d’aller à Rome pour y être crucifié, la tête en bas. Paul aussi est battu, lapidé, longtemps captif puis décapité à Rome. Jean est exilé, Syméon crucifié. Jacques, cousin du Seigneur, lapidé et assommé. André est crucifié, Barthélémy écorché. Les fidèles de Jérusalem sont exilés et dispersés. Avant la fin du Ier siècle, une nuée de martyrs, c’est-à-dire de témoins, s’est levée de partout, versant le prix du sang pour accréditer le témoignage. Saint Jean écrit dans l’Apocalypse : « j’ai vu sous l’autel les âmes de ceux qui ont été immolés à cause de la parole de Dieu et du témoignage qu’ils portaient […] J’ai encore vu les âmes de ceux qui ont été décapités à cause du témoignage pour Jésus, et à cause de la parole de Dieu» (Ap 6, 9 et 20, 4).

Le motif de leur condamnation avait été indiqué par le Christ lui-même dans plusieurs des textes que nous avons déjà cités. C’est à cause de son Nom qu’ils sont maltraités et mis à mort. En l’an 112, Pline, gouverneur de Bythinie, écrit à l’empereur Trajan pour lui demander, à propos des Chrétiens qui sont présentés devant son tribunal, s’il faut « punir en eux le nom même s’ils sont purs de tout crime », et Trajan répond par l’affirmative. Les martyrs sont donc ceux qui ont confessé et attesté par leur mort, ou du moins par les souffrances volontairement acceptées et subies, la personne de Jésus-Christ, son Nom, sa doctrine. Ce témoignage peut être considéré sous deux aspects. Il y a d’abord l’aspect historique : les martyrs attestent la réalité des faits évangéliques dont ils ont été les témoins. C’est le témoignage rendu par les martyrs de la première génération, celui des contemporains de Jésus. Le témoignage rendu par les martyrs de la deuxième génération a presque autant de force : Ignace d’Antioche, Polycarpe de Smyrne ont connu Pierre, Paul et Jean.

A la génération suivante, nous rencontrons Irénée de Lyon, contemporain de la persécution de Marc Aurèle et mort sous Septime Sévère.

Au commencement du IIIe siècle, il écrit que Polycarpe, dont il a suivi les leçons, lui a raconté les entretiens qu’il a eus avec « Jean et les autres qui avaient vu le Seigneur », avec « les témoins oculaires du Verbe de vie ».

Quand un disciple des apôtres tel qu’Ignace d’Antioche, après avoir écrit que Pierre et ceux qui étaient avec lui reconnurent et touchèrent Jésus ressuscité, ajoute: « A cause de cela, ils méprisèrent la mort, ou plutôt ils furent supérieurs à la mort», il indique clairement qu’ils étaient soutenus dans leur martyre par la certitude du Christ ressuscité et que par le martyre, ils rendirent témoignage de ce qu’ils avaient vu. Cette phrase d’un auteur du deuxième siècle, martyr lui-même et dont nous reparlerons, trouve son commentaire dans la célèbre phrase de Pascal : « Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger » (Pensées XXVIII).

Mais ce témoignage historique n’a toute sa valeur comme attestation des choses vues que s’il est rendu par des témoins assez rapprochés des origines pour avoir de celles-ci une connaissance directe. A mesure que l’on s’est éloigné des origines, il ne s’agit plus de l’affirmation des faits mais de l’affirmation de la foi. « Heureux ceux qui croient sans avoir vu » (Jn 20, 29). C’est là le second aspect du témoignage des martyrs. On peut constater que beaucoup ont attesté par leur sang, non seulement de leur fidélité à la foi de l’Eglise, mais aussi de leur fidélité aux commandements de Dieu et aux devoirs du chrétien. Que l’on pense, par exemple, beaucoup plus près de nous, à Maria Goretti, martyre de la chasteté, au Père Maximilien Kolbe, qualifié de martyr de la charité.

Pourquoi s’intéresser au martyre des chrétiens ? Parce qu’aujourd’hui comme hier ils sont les piliers de notre foi et parce que, nous comme eux, nous sommes investis du même devoir de témoignage et de fidélité. Aujourd’hui comme hier l’évangélisation repose sur le témoignage d’une vie donnée au Christ à cause du Royaume de Dieu. Pourquoi s’intéresser aux martyrs chrétiens ? Parce qu’ils portent témoignage du Corps que nous formons avec eux et dont le Christ est la tête. « Quand un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui ». Pourquoi s’intéresser aux martyrs chrétiens ? Parce que leur engagement témoigne de la capacité de l’homme à connaître une vérité qui transcende tout et jusqu’à sa propre vie. Leur engagement témoigne d’une dignité et d’une liberté intérieure irréductibles aux lois de l’Etat, aux pressions extérieures et à la souffrance elle-même. Ils illustrent cette affirmation de Pascal que « l’homme passe l’homme ». Dire : « Quand un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui » revient à dire que le martyre concerne tout le corps de l’Eglise. Il concerne tout le corps parce qu’il est directement lié à la tête, c’est-à-dire au Christ lui-même. Il ressort des écrits de saint Ignace d’Antioche et de saint Polycarpe, que j’ai déjà cités, et qui constituent la source principale à laquelle s’abreuvent la théologie et de la spiritualité du martyre, que le martyr vit un lien particulier et unique avec le Christ, que le martyr vit un lien particulier et unique avec l’Eucharistie, que le martyre assure une présence particulière du Christ dans la personne du témoin. La beauté de ce lien et de cette présence sera telle, qu’elle fera naître une véritable aspiration au martyre.

1) Le martyr vit un lien particulier et unique avec le Christ parce qu’il peut être considéré comme l’exemple par excellence de l’imitation du Christ, « devenu obéissant jusqu’à mourir et à mourir sur une croix » (Ph 2, 8).

Ecoutons saint Ignace d’Antioche dans son épître aux Magnésiens : « On peut dire qu’il y a deux espèces de monnaies, celle de Dieu et celle du monde, et chacune porte l’effigie qui lui est propre. Ceux qui ne croient pas portent celle du monde, et ceux qui croient dans l’amour portent l’effigie de Dieu le Père par Jésus-Christ. Si nous ne sommes pas prêts, par Lui, à mourir de sa souffrance, sa vie n’est pas en nous » (Ignace aux Magnésiens 5,2). Il en tire, dans sa lettre aux Ephésiens, la conclusion suivante : « Rivalisons, pour être les imitateurs du Seigneur, à qui souffrira davantage l’injustice, le dépouillement, le mépris » (Ignace aux Ephésiens 10,3).

Cette rivalité ne s’analyse pas comme une recherche morbide de la souffrance mais elle reçoit un éclairage de la parole du Christ : « Celui qui ne prend pas sa croix ne peut pas être mon disciple ». La croix est l’expression du plus pur amour : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13). C’est ce qui fait écrire à Polycarpe, dans sa lettre aux Philippiens : « Les martyrs sont les imitations du véritable agapé » (Epître de Polycarpe 1, 1), c’est-à-dire du véritable amour, de l’agapé qui s’est manifesté dans le Christ Jésus.

A la génération suivante, les disciples de Polycarpe relateront son propre martyre à propos duquel ils écriront : « Nous adorons le Christ comme le Fils de Dieu ; les martyrs, nous les honorons comme les disciples du Christ et ses imitateurs. Nous les aimons comme ils le méritent, à cause de leur amour incomparable pour leur Roi et leur Maître » (Martyre de Polycarpe 17, 3).

Nous trouvons la même chose dans la « lettre des Eglises de Vienne et Lyon » qui donne aux martyrs le titre d’«émules et imitateurs du Christ ». Pourquoi cette imitation ? Ignace le précise dans sa magnifique lettre aux Romains : « Pour atteindre le Christ » et pour « être trouvé dans le Christ ».

2) Le martyr vit un lien particulier et unique avec l’Eucharistie, mystère de mort et de Résurrection du Christ. Ignace écrivait aux Romains : « Je suis le froment de Dieu et je suis moulu par la dent des bêtes pour être pur pain du Christ. […] Je ne prends plus plaisir à une nourriture de corruption ni aux plaisirs de cette vie : c’est le pain de Dieu que je veux, qui est la chair de Jésus-Christ de la race de David, et pour breuvage c’est son sang que je veux, c’est-à-dire l’amour incorruptible ». « Je ne vous demande qu’une chose : de me laisser offrir en libation à Dieu tandis que l’Autel est tout prêt (2,2).

A quinze siècles de distance, nous entendons résonner les paroles de saint Noël Pinot, montant à l’échafaud sous la révolution française en disant les premiers mots de la Messe : « Introïbo ad Altare Dei ». Le sacrifice du martyr rejoint le sacrifice du Christ et unit à Lui, tout comme le sacrifice du Christ nous rejoint dans son renouvellement eucharistique. Ignace écrit aux éphésiens (8, 1) : « Je me sacrifie pour vous» et aux Tralliens (13, 3) : « Mon esprit se sacrifie pour vous, non seulement maintenant mais lorsque j’atteindrai Dieu ». « Leur sang se mêle au sang sauveur qui lave nos péchés, ils sont l’amour du même coeur qui nous a tant aimés ». « Lorsque j’atteindrai Dieu… » : Le lien à l’Eucharistie ne se limite pas à l’aspect sacrificiel que d’aucuns qualifient aujourd’hui de doloriste. Le Mystère eucharistique est évoqué dans toute son ampleur de don par amour en vue de la Résurrection.

Pour Ignace, l’Eucharistie est « un remède d’immortalité, un antidote pour ne pas mourir mais vivre toujours en Jésus-Christ » (Ignace aux Ephésiens 20, 2). En d’autres termes, elle est une participation au Christ ressuscité qui nous assure de ressusciter nous-mêmes.
Mais le Ressuscité que nous y recevons est Celui-là même qui a souffert dans sa chair et dont la souffrance nous a sauvés par l’amour, l’agapé, qu’elle manifestait. Dans la lettre aux Romains (6, 1), il écrit : « C’est mon enfantement qui approche ». Ces derniers mots illuminent la liturgie des martyrs : leur mort est une naissance et, à ce titre, l’anniversaire de leur mort est fêté comme leur véritable « Dies natalis ». Par leur mort, ils naissent à une vie qui est la vie même de Celui qui est mort et ressuscité. Allons plus loin, lorsqu’ils meurent, c’est Lui qui vit en eux. Et cela nous amène au troisième point, celui de la présence du Christ dans les martyrs.

3) Le martyre assure une présence particulière et unique du Christ dans la personne du témoin. La présence du Christ dans la personne du témoin arrivé au paroxysme de son témoignage est annoncée par Jésus lui-même : en les envoyant en mission, Jésus dit à sas apôtres : « Je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 19-20). Il est avec nous au moment du témoignage : « Je vous inspirerai un langage et une sagesse à laquelle vos adversaires ne pourront opposer ni résistance, ni contradiction » (Lc 21, 15). Les textes que nous avons cités montrent déjà clairement que cette présence apparaît comme une réalité, comme un objet d’expérience.

Le Christ, vainqueur de la mort, se révèle dans le martyr comme un charisme pour le bien de toute l’Eglise. Le martyre apparaît comme la plus grande expérience charismatique de l’Eglise. La force du Christ brille dans la fragilité de l’enfance, Cyr, Blandine, et dans la faiblesse du vieillard, Polycarpe, et les exemples se multiplient par milliers ; le Te Deum parle de l’armée des martyrs. Plus qu’une force particulière, c’est la personne même du Christ qui agit en eux. Que l’on se rappelle les paroles de Félicité, dont le nom est cité au Canon de la Messe. Dans sa prison, elle accouche d’un enfant et crie de douleur. « Si tu te plains comme cela, lui dit un de ses geôliers, que feras-tu quand tu seras exposée aux bêtes ? Maintenant, répond-elle, c’est moi qui souffre, là il y en aura un Autre en moi qui souffrira pour moi, parce que c’est pour Lui que je souffrirai alors » (Passio Felicitatis et Perpetuae).

Si le martyr est habité par la présence du Christ, alors, le Christ parle par sa bouche. Les paroles des martyrs ont un poids énorme, elles sont considérées comme des oracles que leur mort revêt du sceau suprême de la vérité. Ignace avait insisté auprès des Philadelphiens sur l’importance de l’unité de l’Eglise autour de l’évêque. Au cours de sa longue marche vers le martyre, il leur écrit : « Lorsque j’étais au milieu de vous, j’ai crié d’une grande voix, la voix de Dieu: Attachez-vous à l’évêque, au presbyterium et aux diacres. Certains d’entre vous ont supposé que je disais cela parce que je savais la scission de certains. Celui pour qui je suis enchaîné m’en est témoin : je ne savais rien d’une connaissance humaine et charnelle. C’est l’Esprit qui l’annonçait en disant : Sans l’évêque ne faites rien, gardez votre chair, aimez l’unité, fuyez les scissions, devenez imitateurs de Jésus-Christ, comme lui l’est du Père » (Lettre d’Ignace aux Philadelphiens, 8).

André de Césarée pourra affirmer : « C’est la confession de foi, autrement dit le martyre, qui assure l’esprit de prophétie ». Mais plus que les visions et les prophéties, c’est le martyre lui-même qui est le charisme le plus parfait. Clément d’Alexandrie écrit dans les Stromates : « Nous appelons le martyre achèvement et perfection, non parce que l’homme atteint la fin de sa vie, là comme ailleurs, mais parce qu’il y produit une oeuvre d’amour parfaite » (Stromates 1, 4 chapitre 4).

4) Dès lors, les chrétiens les plus zélés aspirent au martyre, ou, du moins, quand le processus est engagé, ils ne l’interrompent pas.
La lettre d’Ignace aux Romains livre un magnifique exemple de cette aspiration : « J’écris à toutes les Eglises et je leur mande à toutes que je meurs de bon coeur pour Dieu, si du moins vous ne m’en empêchez pas. Je vous en conjure: n’ayez pas pour moi une bienveillance intempestive ».

Il avait peur, en effet, que les chrétiens de Rome interviennent pour le faire libérer en usant d’influences. Aussi poursuit-il : « Laissez-moi devenir la pâture des bêtes par le moyen desquelles je pourrai atteindre Dieu ». Voilà la hauteur de sentiments à laquelle pouvaient atteindre les chrétiens des premiers siècles. Il ne faut pas y voir une négation de la vie humaine inspirée par un dualisme issu de la philosophie platonicienne ambiante, sur le terrain de laquelle se développaient les hérésies niant la réalité de l’Incarnation.

Lorsqu’Ignace écrit aux Philadelphiens : «gardez votre chair comme le temple de Dieu », il affirme, au contraire, la valeur de la vie corporelle. Pour le martyr chrétien, ce qui compte ce n’est pas la mort, c’est le témoignage. Martyr signifie témoin, pas victime, témoin de la vie éternelle dans un monde qui passe. La vie éternelle, voilà la question fondamentale qui dépasse toutes les autres, l’enjeu majeur qui doit guider toute la mission de l’Eglise, dans son enseignement, sa prière et son gouvernement, le point central qui différencie les hommes de l’avenir des hommes de l’éternité que sont les martyrs, et que doivent être tous les chrétiens.
Car si tous ne sont pas appelés à verser leur sang, tous nous sommes tenus de témoigner avec zèle et joie, avec douceur et fermeté, envers et contre tout du Christ et de son Eglise pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Notre pèlerinage sur terre n’a pas d’autre point d’ancrage, n’a pas d’autre point d’achèvement que la Patrie céleste.

Les martyrs d’hier et d’aujourd’hui ne sont pas morts et ne meurent pas par attrait morbide ni par exaltation de la souffrance. Il le font parce qu’ils sont convaincus que leur vie terrestre n’a aucun sens en-dehors de Jésus-Christ, Dieu fait homme, et que Jésus-Christ est « le chemin, la vérité et la vie » qui surpasse tout autre chemin, tout autre vérité et toute autre vie. Si nous ne sommes pas appelés, en tout cas pas encore, à verser notre sang pour le Christ, il nous est nécessaire cependant de témoigner de Lui, chemin, vérité et vie. « Malheur à moi si je n’annonçais pas l’Evangile » (1 Co 9, 16). Ce cri de saint Paul doit résonner en nous de toutes ses forces, nous rappelant sans cesse la responsabilité qui nous incombe. Notre société, jadis chrétienne, tend à devenir païenne. Elle perd la notion du sens de l’existence, du sens des actions pour sombrer dans un nihilisme mortifère et désespérant où chacun est invité à se créer son propre but, sa propre fin et donc son propre chemin pour y parvenir. Elle perd la notion de vérité, en se fourvoyant dans un relativisme où toute pensée ne serait qu’opinion, chacune valant bien l’autre puisque le jugement ultime revient à l’esprit créateur de vérité de chacun. « A chacun sa vérité ».

Elle perd la notion de sacralité de la vie, et particulièrement de la vie humaine, en prétendant être maîtresse de la vie et de la mort, en prétendant pouvoir décider qui doit vivre, qui doit mourir, et quand. Ces trois notions, celle du sens, celle de la vérité et celle de la vie, sont, aujourd’hui, dans notre monde occidental, les trois points fondamentaux desquels nous devons témoigner, quitte à être marginalisés ou moqués parce que nous ne serions pas dans l’esprit du temps. Mais si nous sommes dans le monde, et que le Christ est bien mort et ressuscité pour sauver le monde, nous ne sommes pas du monde, au sens où nous ne devons pas chercher à épouser les idées du monde, sous le faux prétexte de l’irénisme, mais en réalité par amour propre mondain, par peur ou par manque de lucidité.

Face aux maîtres du soupçon, face à Nietzsche, face à Sartre, face à Foucault et autres Onfray, face à tous ceux qui essaient de nous faire croire qu’il n’existe aucun sens à rien, que l’absurde est la seule explication du monde, face au désespoir qui s’insinuent chez des générations entières qui n’ont plus de rêve, nous devons sans cesse, à temps et à contretemps, réaffirmer qu’il y a un chemin de bonheur pour l’homme, un chemin qui mène à la vie et que ce chemin de bonheur s’appelle Jésus-Christ. Saint Paul écrivait il y a deux mille ans : « Un temps viendra où l’on ne supportera plus l’enseignement solide ; mais, au gré de leur caprice, les gens iront chercher une foule de maîtres pour calmer leur démangeaison d’entendre du nouveau » (2 Tm 4, 3).

Face au relativisme, conséquence de l’idéologie nihiliste de l’absurde, qui voudrait que l’esprit humain soit créateur du réel, que chaque esprit humain soit créateur de son propre réel, faisant sombrer l’homme dans l’individualisme et l’égocentrisme, un individualisme et un égocentrisme mortels puisque par nature l’homme est un être de relation, fait pour aimer Dieu et ses frères, nous devons sans cesse, à temps et à contretemps, réaffirmer qu’il existe une unique vérité, une unique vérité libératrice (Jn 8, 32), et que cette vérité s’appelle Jésus-Christ. Face à la culture de mort qui empoisonne notre société, faisant des êtres les plus faibles, comme l’enfant à naître et le vieillard sans défense, des boucs émissaires de notre propre folie, dont la vie et la mort dépendraient de notre décision, nous devons sans cesse, à temps et à contretemps, réaffirmer la sacralité de la vie car il n’y a qu’un seul auteur et maître de la vie et que cet auteur et maître de la vie s’appelle Jésus-Christ. Il en va du salut de nos sociétés, il en va du salut du monde, il en va de notre propre salut. Alors, que toute notre vie, nos paroles et nos actes, soient un vivant et joyeux témoignage du Christ. Ainsi, au jour de notre mort, où toute vérité sur nous-mêmes sera amenée en pleine lumière, à la question que le Seigneur me posera : « Qu’as-tu fait du temps que je t’ai donné sur la Terre ? », je pourrai répondre en vérité : « Seigneur, J’ai lutté pour vous être fidèle, pour être votre témoin ».

+ Raymond CENTENE
Evêque de Vannes

Forum sur les chrétiens persécutés et le sens du martyre 
Samedi 15 octobre 2011

Source : Diocèse de Vannes

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